Agir avant la crise : quand les communautés donnent l'alerte
Une crise prévisible ne devrait jamais nous prendre de court. Pourtant, c'est souvent ce qui arrive. La rivière monte depuis trois jours, les prix du mil grimpent depuis un mois, plusieurs familles d'un même quartier ont de la diarrhée : les personnes qui vivent sur place le voient. L'information existe. Elle n'arrive simplement pas à temps à ceux qui pourraient agir.
L'action anticipatoire part d'une idée simple : agir sur la base d'une prévision ou d'un signal, avant que le choc ne frappe, plutôt qu'une fois les dégâts constatés. Chaque jour gagné compte. Il permet de distribuer du chlore avant que l'épidémie ne s'installe, de mettre des stocks à l'abri avant l'inondation, de protéger des semences avant la soudure.
Le SOLIS Bot apporte à cette démarche ce qui lui manque souvent : une donnée de terrain, régulière, à l'échelle du village ou du quartier, qui vient directement des communautés.

Ce que le bot apporte à un protocole d'action anticipatoire
Le SOLIS Bot n'invente pas de protocole. Il s'insère dans celui de la mission. Deux situations se présentent.
- Le protocole existe déjà : les indicateurs, les seuils et les fréquences sont définis. Il suffit de configurer le bot pour rendre ce suivi effectif et régulier.
- Tout reste à construire : il faut alors choisir les indicateurs. C'est ce que détaille la suite de cet article, avec des exemples prêts à adapter.
Dans les deux cas, le bot mobilise quatre fonctions, qui travaillent ensemble :
- Les questionnaires recueillent, à intervalle régulier, ce que les communautés observent.
- Le système d'alerte précoce compare les réponses à des seuils définis à l'avance et prévient les équipes dès qu'un seuil est franchi.
- La diffusion envoie des messages de prévention ou d'alerte, uniquement après validation humaine.
- Le centre d'information reste accessible jour et nuit, et la hausse des consultations d'une page, par exemple « eau et diarrhée », devient elle-même un signal.
La plus grande valeur du bot se trouve dans le système d'alerte : c'est lui qui transforme une collecte de données en capacité d'anticipation.
Deux publics, une première vérification
Les questionnaires peuvent s'adresser à deux groupes distincts :
- les ménages et les agriculteurs, avec des questions fermées et simples ;
- les relais et points focaux communautaires, avec des questions plus précises, qui demandent une observation qualifiée.
Croiser ces deux sources offre une première vérification au sein même de l'outil. Le bot sert alors deux usages complémentaires. Il peut repérer un signal précoce : une collecte programmée, comparée au seuil, déclenche une notification. Il peut aussi vérifier une alerte venue du terrain : quand une équipe signale un événement, un formulaire court est envoyé immédiatement aux relais de la zone, et l'alerte est confirmée ou écartée en quelques heures, avant d'engager des moyens.
Poser les bonnes questions
La qualité d'un système d'alerte dépend de la qualité de ses questions. Cinq règles s'appliquent.
- Trois à cinq questions par formulaire, pas davantage. Au-delà, les réponses s'effondrent.
- Des faits directement observables. La personne répond à partir de ce qu'elle voit chez elle, à son point d'eau ou dans son champ. On ne lui demande ni mesure, ni comptage.
- Des signaux vérifiables. Chaque donnée doit pouvoir être croisée avec une autre source.
- Le ressenti est une information valable. « Plus cher que le mois dernier » ou « plus chaud que d'habitude » suffit. La précision technique viendra d'ailleurs.
- Ne pas nuire. On ne collecte que le nécessaire, après analyse de risques. Aucune question sur les groupes armés, aucune donnée médicale individuelle.
Un seuil, une notification, une décision humaine
Un seuil est une valeur fixée à l'avance. Il se construit plus facilement sur des questions oui / non : on compte, dans une zone et sur une période, les réponses qui vont dans le même sens. Pour chaque indicateur, l'équipe remplit une fiche qui tranche sept questions.
| Élément | Question à trancher | Exemple, à ajuster |
|---|---|---|
| Zone | À quelle échelle géographique ? | Village, quartier, aire de santé |
| Fenêtre | Sur combien de temps compte-t-on ? | 7 jours pour un suivi hebdomadaire |
| Base minimale | Combien de réponses pour conclure ? | 5 réponses dans la zone |
| Seuil de veille | Quand surveiller de plus près ? | 20 % de réponses concordantes |
| Seuil d'alerte | Quand prévenir les équipes ? | 30 % de réponses concordantes |
| Investigation immédiate | Une seule réponse suffit-elle ? | Oui, pour les signaux les plus graves |
| Destinataires | Qui est prévenu ? | Coordination SERA et programme, référent technique, chef de projet |
Ces chiffres sont des points de départ. Chaque mission les calibre à son contexte, puis les révise après les premières collectes.
Une règle ne souffre aucune exception : le bot ne décide rien seul. Un seuil franchi produit une notification aux équipes, jamais un message automatique aux communautés. Toute diffusion est validée par une personne désignée à l'avance.
Des messages qui se comprennent et se partagent
Quand un message part, il doit être compris du premier coup et relayé. Quatre principes guident sa rédaction.
- Un expéditeur identifiable : « Ceci est un message de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL Maroua », plutôt qu'une alerte anonyme.
- Une période explicite : « au cours des 7 derniers jours », plutôt que « en ce moment ».
- Des consignes concrètes : « attendez 30 minutes », plutôt que « respectez le temps de traitement ».
- Une invitation à partager, toujours en fin de message.
Choléra : repérer les signaux avant que l'épidémie ne s'installe
La surveillance du choléra repose sur les centres de santé publics. Elle ne voit ni les personnes qui ne consultent pas, ni celles qui se tournent vers des structures privées ou traditionnelles, très fréquentées en ville. En dessous de l'échelle de la province ou du district, la donnée est rarement fiable. Le bot comble ce vide avec des signaux qui viennent directement des foyers, quelques jours à quelques semaines avant le pic.
Un questionnaire hebdomadaire, en période à risque, suffit :
SOLIDARITÉS INTERNATIONAL
- Depuis 7 jours, quelqu'un dans votre maison a-t-il eu une diarrhée liquide et abondante ?
- Y a-t-il plusieurs personnes malades en même temps autour de vous ?
- L'eau que votre famille a bue aujourd'hui a-t-elle été traitée ?
- Depuis 15 jours, votre point d'eau a-t-il été inondé, ou de l'eau sale y est-elle entrée ?
- Le centre de santé le plus proche est-il ouvert et accessible ?
Une alerte se construit sur la combinaison des cas de diarrhée et des facteurs aggravants, jamais sur les facteurs aggravants seuls. Certains signaux, comme plusieurs malades dans une même maison ou un point d'eau souillé, déclenchent une vérification immédiate.
Vient ensuite une procédure claire. La notification est automatique. Le référent consolide les réponses sous 24 heures, le point focal eau, hygiène et assainissement vérifie auprès des relais et des acteurs de santé sous 48 heures, et le coordinateur programme décide sous 72 heures. Si l'alerte est confirmée, un message part vers la zone dans ses langues :
Ceci est un message de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL Maroua. Plusieurs cas de diarrhée ont été signalés à [zone] cette semaine. Pendant les 7 prochains jours, ne buvez que de l'eau traitée : un comprimé de chlore pour 20 litres, puis attendez 30 minutes. Sans chlore, faites bouillir l'eau. Si quelqu'un chez vous a une diarrhée abondante, faites-le boire beaucoup et allez au centre de santé. Partagez ce message à vos voisins.
Dès qu'un cas est confirmé en structure de santé, la mission bascule vers son protocole de réponse ciblée. Les deux dispositifs se suivent : l'un détecte, l'autre répond.
Insécurité alimentaire : combler le vide entre deux analyses
La dégradation de l'accès à l'alimentation se prépare sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois. C'est la fenêtre d'anticipation la plus longue, et celle où agir tôt change le plus les choses. Les analyses de référence existent : l'IPC classe les zones deux fois par an, et les suivis de marché, comme la JMMI pilotée par REACH, relèvent les prix. Entre deux exercices, pourtant, on avance souvent à l'aveugle.
Le bot apporte une donnée mensuelle, à date fixe, sur quatre signaux :
- le prix perçu des denrées de base, comparé au mois précédent, et leur disponibilité sur le marché ;
- l'accès aux intrants agricoles, semences, engrais et aliment du bétail ;
- le ressenti de la faim au sein du foyer, avec des formulations reconnues (Household Hunger Scale, rCSI) ;
- les pertes de récolte ou de bétail en fin de campagne.
Deux précautions sont essentielles. Un prix perçu n'est pas un prix relevé : c'est un signal de tendance, qui dit que les prix montent sans dire pourquoi. Et un questionnaire ne doit jamais être lié à une distribution. Si les personnes pensent que leur réponse conditionne une aide, elles répondront en conséquence. Le message d'invitation le dit clairement :
Ceci est un message de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL Maroua. C'est le moment de notre point mensuel sur les marchés et l'alimentation : 5 questions, moins de deux minutes. Répondre est gratuit, vos réponses ne sont associées à aucun nom et ne sont pas liées à une demande d'assistance.
Ici, le temps n'est pas compté en heures. Le signal est consolidé sur trois cycles, vérifié auprès du suivi des prix de marché, puis soumis à décision dans un délai de trois semaines.
Inondations : chaque heure compte
Face à une inondation, la fenêtre se compte en heures, parfois en jours. Là où il n'existe aucune station de mesure, les habitants voient ce que les instruments ne mesurent pas : la pluie qui ne s'arrête plus, la rivière au bord de déborder, l'eau qui stagne là où elle disparaît d'habitude.
Trois réponses « oui » à la question « l'eau de la rivière semble-t-elle sur le point de déborder ? », dans une même zone et en 24 heures, suffisent à déclencher une vérification immédiate. La procédure est alors resserrée : vérification auprès des relais en deux heures, avec une photo si c'est possible sans risque, décision sous quatre heures, diffusion dans l'heure qui suit, puis mise à l'abri des stocks et alerte des bases dans la journée.
Ceci est un message de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL Maroua. Attention : le niveau de la rivière monte vite à [zone] et de fortes pluies sont annoncées. Dans les 24 prochaines heures, mettez à l'abri vos papiers, vos semences et votre nourriture. Si vous devez partir, partez avant la nuit. Partagez ce message immédiatement.
Le bot ne remplace jamais les systèmes d'alerte nationaux : chaque message renvoie à la consigne officielle lorsqu'elle existe. Et après l'eau, le risque sanitaire prend le relais : les puits sont souvent souillés, même quand l'eau paraît claire. Le suivi du choléra s'ouvre alors naturellement.
Sécheresses : mesurer l'écart au calendrier
Une sécheresse s'installe sur plusieurs semaines. Ce qui compte, c'est l'écart entre le calendrier attendu et la réalité des champs. Les agriculteurs et les éleveurs sont les mieux placés pour le voir : des pluies en retard, une interruption en pleine saison, des plantes qui flétrissent, un puits qui baisse, des pâturages qui ne nourrissent plus le troupeau.
Une question fait toute la différence : quand un point d'eau ne donne plus rien, la nappe est-elle basse, ou l'ouvrage est-il en panne ? Les deux réponses n'appellent pas du tout la même action. De même, une perte de récolte due aux insectes ne relève pas de l'anticipation d'une sécheresse.
Pour éviter les fausses alertes, un indicateur doit dépasser son seuil sur deux cycles de collecte consécutifs. Le signal est ensuite confronté au calendrier agricole et aux prévisions saisonnières, puis le suivi de la sécurité alimentaire prend le relais.
Les limites à garder en tête
Un bon système d'alerte connaît ses angles morts.
- Un signal isolé n'est pas une alerte. Ce qui compte, c'est la concentration de réponses concordantes dans une même zone et sur une même période.
- Le bot n'atteint que les personnes qui ont un téléphone et ont donné leur consentement. Or cet accès varie selon le genre, l'âge et les revenus. Ces biais doivent être identifiés pour lire les résultats avec justesse.
- La formulation influence les réponses. Le mot utilisé pour désigner la diarrhée, par exemple, doit être testé avec la communauté avant la première collecte.
- Le bot ne remplace ni l'IPC, ni la surveillance épidémiologique, ni les systèmes nationaux. Il comble les intervalles, dans le temps et dans l'espace, que ces dispositifs laissent ouverts.
Par où commencer
Inutile de tout lancer en même temps. Trois étapes suffisent pour démarrer :
- Choisir un seul aléa, le plus pertinent pour votre zone, en vous appuyant sur le protocole d'action anticipatoire de la mission.
- Nommer les personnes qui recevront les notifications, et celle qui validera les diffusions.
- Remplir une fiche de seuil pour chaque indicateur retenu, pendant l'atelier de cadrage.
Le reste se construit à l'usage : les seuils s'affinent, les questions se précisent, le réseau de relais se renforce. Vous souhaitez mettre en place un système d'alerte avec le SOLIS Bot ? Écrivez-nous à solisbot@solidarites.org.